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2013/02/04

Un petit bonheur






Hervé pénètre dans le restaurant.
Tout de suite, Ali l’accueille avec son sourire chaleureux :
« Bonjour, Hervé, comment ça va ? »
« Bof » rétorque l’homme de cent trente kilos. Il porte un pull sombre qui amoindrit ses formes. Ses cheveux courts sont poivre et sel. Sa face rouge est bouffie par l’alcool.

Sa réaction ne déstabilise pas Ali qui garde le sourire et lui désigne une table :
« A ta place comme d’habitude ? »
Hervé secoue la tête en bougonnant :
« Ou alors là, face à la télé ? »
« M’en fous de la télé. »
D’un mouvement du menton, il montre une table entre son habituelle et celle proposée par Ali.
« Si ça te va, ça me va » fait Ali, toujours souriant.
Hervé s’installe, las. C’est dimanche et il 12h30. Derrière la vitre de la façade, de jeunes touristes américaines consultent leur guide afin d’établir leur programme de l’après-midi. A côté, une vieille femme grabataire et sa fille mangent leur entrecôte frites sans échanger un mot. Comme Hervé, elles viennent tous les dimanches et mangent et boivent toujours la même chose à la même heure. Sans se parler.
Parfois la vieille prend sa canne et va aux toilettes. Sa fille l’accompagne. Elles traversent la salle à allure d’escargot. Les semelles de leurs chaussures frottent sur le sol tandis que les toc entêtés de la canne de la vieille donnent la cadence. Comme le chemin est semé d’obstacles, la jeune essaie de devancer la vieille pour les déplacer. Cette dernière la repousse. Elle ne veut pas qu’on l’aide.
Au grand désarroi d’Hervé, une autre habituée s’est installée près de lui. Une autre vieille. En ignorant les touristes américaines on aurait pu croire que le restaurant d’Ali était la salle commune d’une maison de retraite.
Coup d’œil sur la télé. Les infos en continu. Le mec à gueule de Ken (pas le survivant) et costard de trader lance un reportage sur les marchés de Noël.
Hervé bougonne :
« Quelle merde, Noël. »
Ali pose devant lui son couscous brochettes et son quart de vin.
« Tu veux de l’harissa ? »
Hervé répond par un mouvement d’épaules agacé. Pourquoi, alors qu’Ali sait très bien qu’il ne prend jamais d’harissa, lui en propose-t-il ?
S’il était un tant soit peu commerçant, il saurait ce qu’il pourrait lui proposer… Mais ça, bien sûr…
L’air renfrogné, Hervé attaque son plat fumant.
Dans son dos, Samira discute avec des clients au comptoir. Il tend l’oreille pour écouter la conversation. Mais seulement lui parvient la voix de Ken.
Alors il boit son pinard et avale de pleines cuillères de couscous sans discontinuer. Des grains de semoule tombent sur son pull y ajoutant un peu de fantaisie.
Hervé n’y prête guère attention. Il bâfre et boit.
Lorsqu’il a terminé, Ali revient vers lui :
« Un dessert ? »
« Non, un thé à la menthe. »
Saisissant son verre de vin plein, Hervé ajoute :
« Mais pas tout de suite ! »
La vieille le fixe puis se remet à manger. Les touristes américaines éclatent de rire. Hervé commence à piquer du nez. Ses paupières se ferment à intervalles réguliers et son souffle s’alanguit. La digestion fait son œuvre.
Ce sont les tintements des couverts à côté de lui qui le sortent de sa torpeur.
« La vieille ! » pense-t-il en glissant un regard noir dans sa direction.
A sa grande surprise, il découvre que Samira l’a remplacée.
Celle-ci cesse de manger son tagine et lui sourit.
La jolie Samira. Avec son décolleté plongeant sur ses seins magnifiquement ronds.
Gêné, Hervé détourne les yeux puis fait mine de s’intéresser aux infos en continu. Une agréable chaleur se propage au niveau de son entrecuisse.
Samira.
Samira s’est enfin mise à côté de lui. Dire qu’il n’y croyait plus.
Un sourire triomphal parvient à ses lèvres qu’il s’empresse de cacher derrière sa paluche.
Puis il tourne discrètement la tête.
A nouveau ses yeux se posent sur sa poitrine généreuse.

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