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2013/05/11

La femme du coin


Elle s’est installée dans un coin, contre la vitre de la façade. À la façon mécanique dont elle s’est dirigée vers la table, on devine que c’est sa place. Elle aurait pu y aller les yeux fermés. Et elle aurait certainement tiqué si une personne s’y était trouvée, sans gêne provocatrice. Mécaniquement, le vieux garçon ventripotent s’approche d’elle. Il a le visage rouge et blasé. Sa tenue négligée comporte des taches. Quand les clients se font rares, il se poste devant le comptoir et regarde le match de foot sur l’un des grands écrans quadrillant la salle. À cause du temps maussade, la terrasse est en grande partie vide. Trois magrébins discutent, emmitouflés dans leurs volumineux anoraks. Une femme d’âge mûr et excitée fait des va et vient entre la table et le coin tabac, achetant des gratte-grattes. Un SDF barbu tend un récipient en plastique aux passants pressés et indifférents. À cause du temps maussade, les clients sont pingres. Ils renâclent à donner un pourboire et quand ils le font, le pourboire est minable. Quelques pièces jaunes aux reflets pâles. Le vieux garçon fait la tronche à cause de ça. Et également à cause de la journée qui s’étire en longueur, qui refuse de finir, qui s’obstine dans le surplace. Il est à peine quinze heures. Un vent rageur balaie la terrasse contraignant les magrébins à plier l’échine. Les nuages de fumée qu’ils expulsent par leurs bouches se déchirent et rendent l’âme. Au bout de l’avenue, une nuée de véhicules irascibles s’entassent en attendant l’assentiment lumineux d’un feu de signalisation. Des édifices en verre déserts aux logos absurdes se disputent avec les arbres qui reverdissent les regards sans buts. Le gris pesant du ciel, du trottoir et des murs enfle dans les têtes tandis que le froid tenace peaufine ses morsures. Le SDF obtient une cigarette.
La façon dont le vieux garçon va vers elle sent l’habitude. On sait qu’en plus de s’asseoir toujours à la même place, cette cliente vient toujours à la même heure. L’homme n’a-t-il pas bougé avant qu’elle n’entre dans le commerce ? Elle ne le regarde pas, fouillant dans son sac, anxieuse. Ses cheveux raides et gris sont plaqués sur sa tête. Elle porte un pull terne parsemé de figures géométriques que distordent ses nombreux bourrelets, une monture en fer blanc, un pantalon gris et désuet. Elle ne cherche pas à plaire, n’a jamais cherché en fait, ayant pris rapidement conscience de sa disgrâce, de son absolu manque de charme. Ses mains tremblantes d’angoisse ouvrent son grand porte monnaie. Impassible, le vieux garçon la laisse poser laborieusement ses pièces sur la table. Ni l’un ni l’autre ne se regardent. Un nuage de fumée rescapé de cigarette se réfugie dans la salle. Le SDF se déplace de quelques pas, vers le kiosque à journaux et ses présentoirs. La bouche infatigable de métro happe et recrache une foule d’individus. Elle lève la tête enfin et demande un café liégeois. Le garçon lui propose une crêpe au chocolat à la place, plus raisonnable selon lui. Non, rétorque-t-elle fermement, elle veut un café liégeois, elle a besoin de caféine, ça la calme. Ok, fait le vieux serveur, résigné.
Cinq minutes plus tard, il revient avec la coupe de glace surmontée d’une couche épaisse de chantilly, un verre et un pichet d’eau froide. Elle acquiesce puis se saisit à deux mains de l’incommensurable dessert. Sur son visage, nulle expression. C’est le cas de le dire, elle reste de glace. Puis elle saisit la cuillère, la plante dans la montagne sucrée et avale.
Jusqu’à la fin, ses yeux vides ne quitteront pas sa coupe en forme de fleur du mal.

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